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Michel Collon : « La guerre a débuté dès 2015 lorsque Kiev a bombardé les régions dans l’est de l’Ukraine »

on 9 septembre 2022 in Guerre

Voilà six mois que la Russie a envahi l’Ukraine. Mais selon le journaliste belge Michel Collon, la guerre a commencé dès 2015, lorsque le gouvernement de Kiev a bombardé les régions de l’est du pays. Il explique pourquoi, selon lui, nos grands médias font de la propagande de guerre, quelles sont les questions essentielles auxquelles on ne répond pas et pourquoi une guerre ne concerne jamais vraiment la démocratie.

 

Peux-tu te présenter brièvement et nous parler de ta maison d’édition et de ta plateforme en ligne Investig’Action ?

 Aux débuts de mon travail, dans les années 1990, j’ai fait quelques apparitions à la télévision et à la radio en Belgique, en France et en Suisse, mais après le 11 septembre 2001 (l’attaque des tours jumelles à New York, NDLR), plus du tout.

En 2011, je suis brièvement revenu sur la scène publique, mais après cette année-là, j’ai été totalement censuré. En 2014, nous avons donc décidé de créer notre propre plateforme en ligne Investig’action, qui comprend une émission hebdomadaire sur YouTube de Michel Midi, dans laquelle je présente l’interview approfondie d’une personne, une fois par semaine.

Plus récemment, j’ai également mis en place « Le MédiaMensonge Du Jour » sur YouTube dans lequel j’essaie de montrer des exemples concrets de la désinformation des grands médias. Tous ces travaux sont totalement censurés dans les médias grand public.

J’ai également écrit un livre sur le Covid, basé sur une enquête internationale et de nombreux entretiens avec des scientifiques et des consultants. En décembre 2020, je l’ai envoyé à 120 journalistes en France et en Belgique, y compris en Flandre, notamment la VRT, De Standaard, Knack, etc. Le nombre de mentions et de recensions dans la presse et les revues a été zéro (voir la recension dans de DeWereldMorgen.be sur « Planète malade » – ‘Zeven COVID-lessen voor een zieke planeet‘).

Et ce, bien sûr, parce que j’ai écrit que les expériences de la Chine, du Vietnam, de la Corée du Sud, de Singapour, de la Nouvelle-Zélande, de Cuba et du Venezuela étaient très bonnes et très efficaces contre le virus. Il n’était pas permis de le dire, n’est-ce pas, nous vivons dans une guerre froide – et qui n’est plus si froide que ça – vous ne pouvez pas dire qu’il se passe de bonnes choses  dans ces pays-là.

Bref, Investig’action n’existerait pas si les médias faisaient leur travail, s’ils débattaient ouvertement, c’est-à-dire s’ils donnaient la parole aux différentes opinions.

 

Il y a six mois, la guerre en Ukraine a commencé. Quelle est ton opinion sur la couverture médiatique de cette guerre elle-même ? L’opinion commune est que nos médias sont libres et que les médias russes sont complètement censurés par le gouvernement. Ce point de vue est-il correct, à ton avis ?

 Eh bien, je ne dirais pas que la situation en Russie est idéale. Mais dans les médias en Belgique, à des gens comme moi, Anne Morelli, et en France Viktor Dedaj de la plateforme médiatique alternative Le Grand Soir, on ne donne pas une seule seconde pour dire que les informations de l’OTAN, qui sont copiées par les grands médias, ne sont pas correctes et que des questions essentielles ne reçoivent pas de réponse.

La première question qui reçoit une mauvaise réponse dans les médias grand public est : « Qui a commencé la guerre ? ». Les médias grand public disent que c’était Poutine, le 24 février de cette année. Non. Cela a commencé en 2015, lorsque le gouvernement de Kiev a commencé à bombarder les régions de l’est.

L’OTAN et l’OCDE ont elles-mêmes déclaré que les combats de l’époque avaient été principalement provoqués par Kiev. Des bombardements, des femmes et des enfants ont été tués, des écoles détruites, la vie a été rendue impossible et on dirait que tout ça n’existe plus. C’est ce que Noam Chomsky, entre autres, appelle les « mauvaises » victimes. Elles n’ont droit à rien.

La deuxième question essentielle est la suivante : « Même si vous n’approuvez pas ce que fait Poutine, avait-il une raison d’avoir peur ? ». Retournons la situation. Imaginez que les Russes installent des missiles dans les villes canadiennes de Montréal et Laval ou au Mexique. Dans ce cas il ne faudrait  même pas une seconde pour que les États-Unis disent que c’est intolérable. Nous risquerions un conflit majeur. Mais si c’est « nous » qui faisons cela, alors c’est bon, c’est la « démocratie ».

Bien que James Baker (ancien secrétaire d’État américain), le président Bush père et tous ceux qui occupent des postes à responsabilité aux États-Unis aient promis solennellement au dirigeant soviétique Gorbatchev en 1989, avant la réunification de l’Allemagne et l’abolition du pacte de Varsovie, de ne pas se rapprocher d’un mètre de plus de Moscou, néanmoins, l’OTAN l’a fait.

Des voix s’élèvent également aux États-Unis, notamment celle d’Henri Kissinger, lequel est tout sauf un révolutionnaire marxiste, ou celle de gens du Pentagone, qui préviennent : s’approcher autant et provoquer autant, c’est insupportable pour Poutine.

J’ai un bon exemple qui montre comment fonctionnent nos médias grand public. J’ai trouvé une interview du pape sur la plateforme d’information italienne du Corriere della Sera, dans laquelle il a dit trois choses. Premièrement, qu’il voulait rencontrer Poutine parce que ce qu’il fait est inacceptable, qu’il voulait lui demander d’arrêter la guerre et que Poutine n’a pas répondu. Deuxièmement, le pape se demandait si l’Occident n’avait pas provoqué ou facilité la mauvaise réaction de Poutine. Troisièmement, le pape a déclaré que le commerce des armes est une honte et doit être stoppé.

Il a donc dit ces trois choses, mais qu’avez-vous trouvé dans notre presse ? Seulement que Poutine a refusé de rencontrer le Pape. Le reste de ce qu’il a dit, vous ne le trouverez nulle part.

 

Comment les gens doivent-ils s’armer contre les reportages unilatéraux de l’Occident ?

J’applique ce que j’appelle les cinq principes de la propagande de guerre. Si vous êtes les États-Unis, la France ou toute autre superpuissance, il est évident que vous ne pouvez pas dire la vérité aux gens. Vous ne pouvez pas dire : « Oui, nous sommes en guerre pour l’argent, pour les profits des compagnies pétrolières, ou pour les matières premières, ou à cause des carrefours stratégiques, etc.

Il faut donc raconter autre chose. Le deuxième principe est de cacher l’histoire. Qu’ont fait les anciennes puissances coloniales, aujourd’hui les puissances néocoloniales, dans leur lutte pour diviser les nations, les peuples ? Et qu’ont-elles fait qui pourrait expliquer ce qui se passe maintenant ?

Troisième principe : diaboliser l’ennemi, le représenter comme monstrueux ou très dangereux. Par exemple, comme quelqu’un qui est contre les droits des femmes, contre la démocratie ou pour le terrorisme, etc.

Le quatrième principe consiste à se présenter comme la victime – Israël en est un excellent exemple – ou comme le défenseur de la « victime ». Les États-Unis et la France le font très bien. Nous menons toujours des interventions humanitaires, jamais de guerres pour nos intérêts.

Et le cinquième principe : monopoliser, empêcher le débat. Dans une guerre, on a toujours deux ou plusieurs versions. Il faudrait être comme un juge. Vous devez écouter une version puis l’autre. Ensuite, on détermine qui dit plus ou moins la vérité : ce n’est qu’alors qu’on peut se faire une opinion. Mais dans nos médias, ce sont toujours les « bons » qui parlent, jamais les « méchants », et ce n’est pas correct.

Pour s’en prémunir, il faut chercher d’autres sources, par exemple étudier les guerres précédentes ou d’autres conflits. Il est bien sûr impossible de rechercher la vérité dès l’annonce d’une nouvelle. Cela demande des ressources et du temps, il faut donc avoir le réflexe d’être critique et se demander si l’on a entendu l’autre version et si les sources sont fiables. Ont-ils toujours dit la vérité dans le passé ?

Pour les médias occidentaux, ce n’est pas le cas. Ils ont menti au sujet de la guerre au Vietnam, en Irak, en Yougoslavie, en Libye, en Syrie, au Venezuela, en Palestine et dans plusieurs autres pays.

Un autre critère est celui-ci : les médias veulent-ils débattre avec d’autres points de vue ? Par exemple, les citoyens devraient pouvoir proposer des débats à De Standaard, VRT, De Morgen, etc. dans lesquels les deux points de vue peuvent être entendus afin qu’ils puissent ensuite se forger leur opinion.

Cela est absolument fondamental, parce que vous n’avez pas de démocratie si vous n’avez pas une bonne information. Si vous n’entendez que le point de vue du gouvernement, des grandes entreprises, des armées et des marchands d’armes, ce n’est pas la démocratie. C’est une déformation de l’opinion publique.

 

Aujourd’hui, l’opinion générale est qu’il est bon que l’OTAN fournisse beaucoup d’armes à l’Ukraine et impose des sanctions sévères à la Russie pour mettre fin à l’agression russe. Que pensez-vous de cela ?

 Je ne pense pas que les États-Unis veuillent arrêter l’agression de la Russie, car si vous voulez arrêter une guerre, c’est simple : vous négociez. Mais les États-Unis font pression sur le président Zelensky pour qu’il ne négocie pas.

Au début, il disait encore traiter de la manière dont l’Ukraine pourrait être neutre. Il a immédiatement été menacé physiquement par des membres du régiment Azov et il a également été saboté par le président Biden.

Je pense aussi que les États-Unis veulent faire durer la guerre aussi longtemps que possible pour diverses raisons. Pour épuiser la Russie. Pour contrôler l’économie européenne, car c’est nous, Européens, qui payons les conséquences des sanctions. Et pour les profits des marchands d’armes aux États-Unis. C’est presque le seul secteur industriel qui survit, qui est censé bien se porter, et où les profits sont gigantesques. Ce sont quelques-unes des raisons pour lesquelles Washington ne veut pas la paix.

Par ailleurs, Poutine réclame des négociations depuis 2015. À ce moment-là les provinces orientales de Lugansk et Donetsk voulaient faire partie de la Russie. Poutine a alors dit non. Il a demandé plusieurs fois de négocier et qui a refusé ? Principalement les États-Unis. Parce que l’Allemagne, par exemple, était alors prête à négocier.

Et pas plus tard qu’en novembre de l’année dernière, Poutine a indiqué qu’il y avait un problème majeur avec les armes nucléaires et qu’ils devraient s’asseoir et trouver une solution où tout le monde se sentirait protégé. Biden n’a pas réagi à ce sujet. Les États-Unis ne veulent donc pas de négociations, alors que c’est le seul moyen de trouver une solution pacifique.

Ce qui est terrible, c’est que le peuple ukrainien est la victime de cette stratégie provocatrice. Le peuple ukrainien souffre, et pendant ce temps, les États-Unis font beaucoup de profits.

 

Dans nos médias, l’Ukraine semble constamment gagner, mais en même temps, grâce aux médias alternatifs et aux sources en ligne, je vois que la Russie progresse ici et là. Cela semble contradictoire.

Oui, il y a une guerre de l’information. Les grands médias comme le New York Times et les grands médias européens luttent contre les médias alternatifs pour une raison économique : ils vivent de la publicité. Ils doivent avoir ce gâteau, sinon ils ont un problème économique.

Cela signifie que les médias occidentaux ne peuvent pas être et ne seront pas critiques à l’égard des États-Unis, de l’OTAN et des intérêts des multinationales aux États-Unis et en Europe quant à savoir qui domine le monde.

 

En général, comment penses-tu que la guerre se déroulera ? Y a-t-il une fin en vue ? Que savons-nous à ce sujet ?

 Je ne peux pas dire, je ne suis pas un spécialiste militaire. Mais je lis beaucoup, j’interroge beaucoup de gens et je vois des contradictions. Par exemple, un ancien général a déclaré à la radio canadienne : « Les Ukrainiens ont perdu la guerre au cours des deux premières semaines ».

Cela me semble correct. Bien entendu, la première question qui se pose est la suivante : quels sont les véritables objectifs de Poutine ? Il a maintenant été suggéré qu’il veut conquérir et occuper l’ensemble de l’Ukraine. C’est ridicule. Il n’est pas stupide. Il sait quel genre de pays c’est, et qu’il est polarisé. Il ne désire certainement pas l’occuper.

Il veut avoir une protection dans la région orientale et méridionale où un grand nombre de personnes sont soit pour la Russie et veulent être protégées du régime de Kiev, soit veulent être neutres.

 

La guerre est présentée dans les médias comme une sorte de soif de pouvoir de la part de Poutine et un duel entre l’Occident démocratique et une Russie autoritaire. Qu’en penses-tu ? 

Il est ridicule de penser qu’il s’agit d’un combat pour la démocratie. Car les mêmes personnes aux États-Unis et en Europe soutiennent Israël, l’Arabie saoudite, les cheikhs du Moyen-Orient, ont essayé de renverser les présidents Hugo Chávez et Evo Morales pour les remplacer par des dictatures militaires, soutiennent la plupart des dictateurs en Afrique, ont tué Patrice Lumumba pour le faire remplacer par Mobutu, ont tué Salvador Allende (président socialiste du Chili) pour le faire remplacer par Pinochet… En d’autres termes, il ne s’agit jamais de démocratie.

Par conséquent, ils doivent trouver une autre raison pour la guerre, alors ils passent à la psychologie, en disant que Poutine est fou, paranoïaque, assoiffé de pouvoir, ou que c’est sa santé, mais c’est toujours ce qui se passe. Ils déplacent donc le vrai débat, qui porte sur les intérêts économiques et sociaux, dans le domaine de la psychologie. Mais il s’agit d’une tactique de diversion.

Les États-Unis et l’Europe ne veulent jamais présenter les guerres ou autres conflits – car un blocus économique est aussi une forme de guerre – comme une lutte entre deux intérêts. Parce qu’alors ils devraient parler des intérêts des multinationales, et ce ne sont pas nos intérêts. Ce sont les intérêts des milliardaires, de l’oligarchie occidentale.

 

 

Source : De Wereld Morgen

Traduction du néerlandais : Anne Meert pour Investig’Action

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